Débris-Collages : l’exposition de L’Été au LaM

Exposition visible jusqu’au 2 septembre 2018
Cet été, le LaM tend à mettre en avant sa collection, de manière inédite et transversale, à travers l’art moderne, l’art contemporain et l’art brut.  L’exposition Débris-Collages : récupérer, assembler et reconstruire  propose un parcours riche, présentant la pratique du collage – très répandue au cours du XXe siècle – tout en la mêlant à celle de la récupération, du démontage, de la déconstruction voire de la destruction. Dans ce contexte, de nouvelles acquisitions ainsi que des œuvres très peu, voire jamais exposées, se déploient dans l’ensemble des espaces d’exposition du musée. Une nouvelle présentation des chefs-d’œuvre de l’art moderne vient compléter la visite, à compter des Journées du Patrimoine.

La notion du bricolage a été mise en avant par une catégorie de pensée que nous devons à Claude Lévi-Strauss dans le premier chapitre de La pensée sauvage, en 1962, où l’anthropologue confronte le bricoleur et l’ingénieur. À la différence de ce dernier qui a un projet précis, le bricoleur s’adapte aux moyens du bord et utilise un stock d’objets ou de matériaux en constante évolution. Mise en perspective de manière critique, cette notion de bricolage vient s’ajouter à celle de « débris-collage », mise en avant par le psychanalyste et psychiatre Jean Oury dans son ouvrage Il donc, de 1978, où celui-ci évoque, à travers la pratique d’Auguste Forestier, des créateurs, qui, suite à une rupture existentielle, éprouvent le besoin de se reconstruire à l’aide d’une activité artistique de l’ordre du bricolage. C’est à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère, que Forestier sculpte des morceaux de bois pour fabriquer des maisons, des bateaux, des meubles ou encore des personnages étranges, auxquels il adjoint de vrais objets afin de leur donner une part de réel. Face à ce constat, Débris-Collages : récupérer, assembler et reconstruire pousse cette réflexion dans un contexte plus général tout en invitant les visiteurs à considérer la pratique du bricolage en art comme une réponse aux grands bouleversements du siècle dernier.

 

Imaginé de manière originale, le parcours de l’exposition ne se contente pas de présenter des œuvres issues de périodes ou de domaines différents, mais plutôt de créer des liens entre-elles,  de les faire dialoguer dans des espaces transformés pour l’occasion. À ce titre, les affiches lacérées de Jacques Villeglé, celles déchirées de Mimmo Rotella ou encore les décollages de François Dufrêne témoignent simultanément, des traumatismes de la seconde guerre mondiale, de la disparition, de la privation et de la transformation de notre rapport aux objets et à leur consommation. De son côté, sous le titre général de « bricoler l’incurable », tiré de ses lectures d’Emil Cioran, Mohamed El baz construit une œuvre en constante évolution où les questions de l’appartenance religieuse, du rapport aux autres et au monde, du rôle de l’art et de l’artiste dans la société sont au centre de son processus de création.

 

Récemment acquise et présentée pour la première fois au LaM, l’œuvre The Ten Thousand Things (2009-2010), de l’artiste indienne Zarina, est un important travail de mémoire sur sa pratique artistique. Composée de cent dessins, l’artiste rejoue dans un grand collage, ses premières sculptures, ses essais conceptuels, ses références visuelles et intellectuelles.

Ce travail que nous pouvons qualifier d’autobiographique, initié par Marcel Duchamp et sa Boîte en valise, rejoint la grande installation La mort et la résurrection de Georges Adeagbo qui consiste en un assemblage d’objets de récupération et d’écrits dont l’artiste rythme les murs et le sol en mêlant commentaires biographiques et réflexions sur le monde.

 

L’œuvre Territory n°0 of the Genial Republic : 9 weeks of Research on Futurology, Robert Filliou appose sur sept panneaux, une table et une étagère, tout ce qu’il a collecté durant neuf semaines. Estampillée de la mention « principe d’équivalence : bien fait – mal fait – pas fait », cette installation est une remise en cause de l’art considéré comme un savoir-faire. En proposant une « histoire chuchotée de l’art », Filliou substitue à la notion d’art celle de création permanente, poésie du quotidien à la portée de tous. Nous retrouvons également cette démarche de la récupération d’objets du quotidien et la recherche d’une économie de moyens dans certaines œuvres de Pablo Picasso ou encore Joan Miró, lorsqu’ils incluent des papiers de récupération dans leurs compositions.

Lorsqu’en 1993, Jean-Pierre Raynaud entreprend de détruire sa maison, qu’il avait transformée en œuvre d’art durant vingt-quatre années, les milles containers de débris, exposés à la suite de cet acte extrême, donnent lieu à une nouvelle pièce, comme une véritable métamorphose. Les thèmes de la destruction, de la disparition et de la reconstruction sont également présents dans l’œuvre de Pascal Convert ou encore d’A.C.M. Alors que ce dernier assemble minutieusement des éléments mécaniques issus de machines, puis les attaques à l’acide pour finalement les peindre, le premier, dans son œuvre Cœur de verre #2, cristallise cinquante-trois livres en verre pourpre qui renvoient, par empreintes fantomatiques, aux autodafés réalisés par les nazis.

Proposant ainsi une lecture renouvelée de sa collection, le LaM entend asseoir sa position de musée ouvert aux expérimentations tout en jouant avec les frontières des trois domaines qui lui sont propres.